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An dour, an douar, an tan
Lorsque l’aventure débute avec l’arrivée du Provençal Jean Baptiste Bousquet dans la paroisse de Locmaria, située à une demi-lieue de Quimper, il y trouve réunis trois des éléments indispensables à la fabrication de la poterie :
L’eau provient de l’Odet, rivière navigable menant à l’océan tout proche et constituant un vecteur de commerce. La terre, c’est la précieuse argile du lit de l’Odet, en aval de la cité. Le feu, c’est le bois abondant nécessaire à l’alimentation des fours, énormes consommateurs d’énergie.
Quel meilleur terreau que la Bretagne, terre de foi et de dévotion, mais aussi de croyances plus ou moins païennes, issues d’un héritage celte indéniable, pour permettre l’épanouissement de statuettes religieuses, symbole protecteur au fragile corps d’argile mais à l’âme sacrée ? Sur cette terre de légendes, les Bretons entretiennent avec leurs saints une relation familière, sans doute en survivance de l’ancien polythéisme celtique, ne s’empêchant pas d’ailleurs de faire un don ou de prier devant une fontaine miraculeuse, de passer du bon côté d’un menhir ou de se reposer sous un arbre sacré...
Dès la fin du XVIIIe siècle, les voyageurs sont frappés par la place prise par la religion, mais aussi les croyances et superstitions, dans ce pays étrange qu’ils découvrent avec surprise mais, souvent aussi, avec trop peu d’indulgence.
A ce titre, ces statuettes proposent beaucoup plus que de simples représentations de telle ou telle figure religieuse. Elles sont le symbole de ce qui a structuré, mais aussi encadré, la Bretagne, et tout particulièrement la Basse-Bretagne, pendant des siècles. On évoque ainsi une véritable civilisation paroissiale prenant le relais du druide qui constituait notamment le lien entre les dieux et les hommes, chargé des rites cultuels et des sacrifices.
Aujourd’hui encore, malgré la baisse de la pratique et des vocations, cette région reste profondément marquée par la religion, ses valeurs et ses symboles. Les nombreux pardons, bénédictions de la mer, pèlerinages drainent des milliers de personnes, pratiquantes ou non, qui se retrouvent dans cet héritage.
Est-il campagne autant jalonnée par ces croix, ces calvaires, ces retables ou ces statues ? Autant on sait quand on entre en Bretagne, autant on sait quand on la quitte. Entre les XIVe et XVIIIe siècles, d’innombrables églises et chapelles sont édifiées. Les enclos paroissiaux, qui regroupent l’église, le calvaire, le cimetière, l’ossuaire, en sont une éclatante image, lieux où se mêlent les vivants et les morts. Plus qu’au travers des cathédrales ou des églises, toute la ferveur religieuse du peuple breton s’exprime dans ces chapelles de granit, blotties dans les clairières, aux détours d’improbables chemins où aime à se perdre le promeneur. Remplies de trésors insoupçonnés : statues (ayant souvent inspiré les faïenciers), ex-voto, vitraux, retables, bannières… Elles constituent un extraordinaire livre d’images pour qui veut bien prendre son temps.
A l’instar des calvaires, les statuettes constituent un art particulier de la Bretagne. Les premiers jalonnent les chemins et les carrefours, les secondes ornent les maisons. Les deux symbolisent le chemin qui mène à Dieu mais aussi la recherche de la protection divine.
Complément des lieux sacrés, elles permettent à chacun de posséder, à défaut d’une relique du saint ou de la sainte, une figure exemplaire de la mystique, répondant sans doute à une exigence de contact physique avec le sacré, source d’énergie salvatrice, charge positive aux multiples vertus.
De nombreuses cartes postales anciennes témoignent de l’omniprésence des statuettes dans les intérieurs bretons, souvent accompagnées d’images pieuses et, parfois, d’un petit autel. A côté pouvait être déposée l’offrande accompagnant le vœu formulé. Mélange de tradition populaire et d’art raffiné, elles se retrouvent partout, sans distinction de classe ou de culture, langage commun à des générations de Bretons.
Certains y verront l’œil de l’église veillant sur le salut des âmes, surtout dans les campagnes où, souvent, la famille vit dans la pièce unique. D’autres y discerneront ce qui permit à des générations de surmonter, par l’esprit, les nombreuses attaques de la vie.
Aux saints, souvent martyrs, des débuts de la chrétienté, aux côtés de la Vierge et de sainte Anne, des innombrables Notre-Dame, les Bretons ont consacré des saints fondateurs, protecteurs, vétérinaires, guérisseurs...
Mais nul ostracisme ici. Les Bretons ont adoptés des saints de toutes origines, accueillant les figures populaires de l’Occident, parfois en les associant avec le culte local mais aussi parfois avec quelques confusions dues à des associations trop rapides. Dans le même temps, les douze apôtres ont été vénérés comme il se doit et la région a su être à la fois la fille docile de l’Eglise tout en préservant son particularisme, ses traditions et ses croyances ancestrales. Les grands ordres religieux se sont implantés avec succès : dominicains, franciscains, jésuites…
Il y en aurait plus de six cents et la plupart ne sont plus que des noms conservés dans la toponymie. Chacun a sa fonction, parfois bien éloignée de la stricte orthodoxie : retrouver les objets perdus, se marier dans l’année, voir ses vœux exaucés, enfanter, … Quelques modèles de pietà, Marie pleurant sur le corps de son fils, illustrent aussi ce pays où tant de femmes n’ont jamais revu leur fils ou mari péris en mer.
Pour les saints guérisseurs, par exemple, considérant les maladies comme des punitions divines, il était naturel que les Bretons les invoquent, plutôt que de se tourner vers la médecine officielle. De toute façon, dans de nombreux cas et avant cette extrémité, ils préféraient visiter une personne de confiance (aux prestations moins coûteuses…) : rebouteux, guérisseur, herboriste,… dont les pouvoirs se transmettaient de génération en génération.
En fait, les saints bretons, qu’ils soient originaires ou non de Bretagne, ont vécu une foi intense dont le souvenir a traversé les siècles. Très peu d’entre eux sont reconnus par l’église. Ils furent dans de nombreux cas imposés par la population, que leur existence réelle soit d’ailleurs avérée ou non. Vox populi, vox Dei. Sans doute les missionnaires célèbres du XVIIe siècle – Dom Michel de Nobletz et Julien Maunoir – sont-ils venus trop tard pour bénéficier, eux aussi, du poids « canonique » de cette ferveur populaire.
Pendant des générations, un ouvrage est bien souvent le seul livre de la maison. Trésor de la famille, le célèbre « Buhez ar Zent », Vie des Saints, réédité et adapté un nombre incalculable de fois, dévoile la vie de la plupart des saints bretons, n’omettant pas, bien sûr, les morales et les règles indispensables à l’édification et à l’enseignement du peuple...
Le nombre élevé de statuettes qui nous est parvenu témoigne à la fois de l’importance de cette production mais aussi, d’une façon sans doute trompeuse, d’une préservation facilitée car vénérée et donc moins exposée que la faïence utilitaire. Alliant théologie et sensibilité humaine, elles ont su évoluer au fil des siècles, tour à tour naïves, classiques, symboliques, modernes, suivant les modes et les goûts de la clientèle.
Croyant ou non, comment rester insensible à leur charme, à leur naïveté parfois ? Présentes dans la majorité des maisons bretonnes, qu’ont-elles vu, entendu, placées sur la cheminée, dans une niche ou accrochées au mur ? Combien de fois ont-elles été admirées, touchées, invoquées, implorées, remerciées, interpellées ? Quelles confidences ont-elles recueillies ? Quels secrets gardent les vierges de lit clos ? Combien de naissances ont protégé les vierges d’accouchée ?
A travers les générations, elles accomplissent leur mission : toucher les âmes.
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